31
La fuite
Mes espoirs ne furent comblés que tard dans la soirée. Le repas s’était déroulé dans le calme et rien ne m’avait permis de penser que je verrais la fin de ma détention. Je ne m’attendais donc pas à ce que la porte de mes appartements glisse sur ses gonds, alors que la lune montait depuis un certain temps déjà dans le ciel, partiellement cachée par les nuages. Je fus surprise de voir pénétrer dans la pièce l’un des gardes habituellement en poste dans le couloir. C’était le plus jeune des deux ; il ne devait pas avoir plus d’une vingtaine d’années. Il avait les cheveux longs et blonds, noués sur la nuque par un large ruban noir. Ses yeux noisette pétillaient d’intelligence et je ne doutai pas un instant qu’il ne soit acquis à ma cause. C’était la troisième personne en ces lieux à n’être pas fidèle à celui qui l’employait. Je me demandai soudain combien d’autres avaient aussi choisi cette voie dangereuse pour leur vie. La pensée que le triste sire de Canac ne récoltait que ce qu’il méritait me redonna espoir en l’existence.
Le jeune homme posa un doigt sur ses lèvres, me faisant signe de le suivre dans la pièce contiguë, où nous attendait une Meagan aux yeux rougis. Elle s’était retirée plus tôt dans la soirée, après s’être assurée que je n’avais besoin de rien, prétextant un mal de tête. Je n’avais pas posé de questions, mais je comprenais maintenant qu’elle savait que je devrais partir le soir même. Elle tenait à la main deux sacs de toile que je présumai contenir le nécessaire à ma survie. Elle me serra dans ses bras, me glissant à l’oreille un « bonne chance » chargé d’émotions. Je sentis les larmes me monter aux yeux également ; nous n’avions pas partagé notre quotidien bien longtemps, mais nous étions déjà devenues des amies sincères. Elle me manquerait quand, une fois de plus, je me retrouverais seule face à l’inconnu.
— Nidolas vous montrera comment sortir du château et vous indiquera ensuite comment trouver votre chemin sous le couvert de la nuit. Les archers ne sont pas en poste, trop contents de pouvoir fêter sans restriction. Ils ne seront pas en état de tirer avant demain après-midi, Gaudéline ayant veillé à ce qu’il y ait suffisamment de jeunes et jolies femmes soumises dans leur entourage pour leur enlever tout désir de surveillance. Ceux qui auraient été le plus à même de vous causer des ennuis, Vigor et Nogan, sont enfermés dans les sous-sols grâce à des amis parmi la garde personnelle d’Alejandre. Comme vous pouvez le constater, nous serons capables de couvrir votre fuite un certain temps ; cela devrait vous être suffisant.
— Est-ce qu’elle a une arme ? demanda mon sauveteur à Meagan.
La jeune femme fit non de la tête.
— Gaudéline n’a pas été capable de s’en procurer une suffisamment petite pour être facilement dissimulée. Je suis désolée.
J’eus une brève pensée pour la dague que j’avais perdue dans une altercation, le jour de ma dernière rencontre avec Simon. Il est vrai que la présence de ce joyau m’aurait rassurée. Qu’était-elle devenue ?
Meagan me poussa doucement vers Nidolas, qui me tendit la main. Je la saisis et sortis, ne regardant pas en arrière, de peur de ne pouvoir retenir mes larmes. Je vis que l’autre garde dormait à poings fermés et je soupçonnai l’imposante cuisinière de lui avoir fait boire une boisson de son cru.
Nous nous enfonçâmes dans les couloirs du palais, cheminant sans faire de bruit, l’oreille aux aguets. Nous avions parcouru environ la moitié du chemin menant à la cour du château lorsque le bruit d’une conversation nous parvint. Il semblait provenir d’une pièce, un peu plus loin sur la gauche. Mon compagnon mit un doigt sur ses lèvres et me fit signe de demeurer sur place, pendant qu’il irait voir de quoi il retournait. S’il fut surpris d’une présence dans cette partie du château, il n’en dit rien et s’enfonça dans le couloir sombre, me laissant seule.
Des éclats de voix se firent bientôt entendre, dont le volume enfla rapidement. Le son caractéristique des épées qui s’entrechoquent résonna bientôt et je me plaquai contre le mur par réflexe, comme si je croyais pouvoir m’y fondre. Le tapage me sembla durer une éternité et je percevais les battements de mon cœur, qui s’affolait dans la crainte que nous soyons découverts. J’étais tellement concentrée sur le combat qui faisait rage plus loin que je n’entendis pas que quelqu’un s’approchait dangereusement. Ce n’est que lorsque je perçus un souffle chaud et chargé d’alcool, au creux de mon cou, que je sursautai et retint à grand peine un cri de terreur. À la faible clarté d’une lucarne percée un peu plus loin, je discernai, en me retournant, la silhouette d’un jeune homme près de moi.
— Tu es perdue, ma jolie ?
Voyant que je ne répondais pas, il continua :
— Tes consœurs sont dans la tour opposée. Je vais t’y reconduire gentiment et, comme tu m’as l’air plutôt bien tournée, je crois que je vais me réserver ta douce présence.
Je compris soudain qu’il devait être l’un des archers ayant quitté leur poste et qu’il pensait que j’appartenais à la cohorte de jeunes femmes que l’on avait dépêchée pour les divertir. Je n’avais nullement l’intention de me laisser conduire dans une autre aile du château et la poigne que je sentis se refermer sur mon bras m’emplit d’appréhension. Je m’apprêtais à lui faire part de mon refus de coopérer lorsque je sentis une deuxième présence. Je n’eus pas besoin de me retourner pour comprendre que Nidolas était enfin revenu. De fait, je n’entendais plus les échos de la lutte qui se déroulait un moment plus tôt. Avant que mon interlocuteur ne puisse se rendre compte de ce qui se passait, il avait une épée enfoncée dans le flanc gauche et s’effondrait dans un bruit sourd. Nidolas voulut récupérer son arme, mais un étrange phénomène se produisit. L’épée refusait obstinément de sortir du corps de l’archer, comme si elle était coulée à même le cadavre et en faisait intégralement partie. Après deux essais infructueux, le jeune homme abandonna en poussant un juron.
— Cette vieille sorcière est pire que la peste noire. Je n’arrive pas à croire qu’elle ait pu utiliser ce vieux sortilège pour protéger les archers de ce château. Encore heureux que je n’aie pas eu une arme facilement reconnaissable…
Je n’entendis pas la suite de ce qu’il dit, Nidolas murmurant pour lui-même.
— Venez, continuons. Ne traînons pas ici. J’ai déjà tué plus de personnes que je ne le devrais, et nous ne sommes même pas encore sortis du château.
J’aurais voulu lui demander qui il avait rencontré lors de son premier affrontement, mais je m’abstins. J’aurais sûrement le temps de poser des questions plus tard ; mieux valait me concentrer sur ma fuite. Nous sortîmes quelques instants plus tard au grand air.
La nuit était plus froide que je ne le croyais et je serrai ma cape contre moi. Je n’étais plus en forme, mon cœur battait la chamade, j’avais un point de côté, et je priai le ciel pour que je ne m’effondre pas sous l’effort avant d’avoir quitté l’enceinte du château. Nous ne prîmes pas la direction des écuries, comme je l’avais d’abord cru, et la peur de devoir fuir à pied s’ajouta à mes craintes. La grille menant au chemin du pont était fermée ; je doutais que nous puissions l’ouvrir sans attirer l’attention, même s’il ne devait pas y avoir un seul garde en poste. Je fus surprise de voir que nous prenions plutôt vers la gauche. Nous nous arrêtâmes pour reprendre notre souffle derrière des meules de foin, tout près de ce que je croyais être l’atelier de forge.
— Est-ce que ça va ? me demanda mon jeune compagnon.
Je fis signe que oui, pliée en deux, les mains sur le ventre, trop essoufflée pour parler, espérant que la clarté de la lune lui suffirait pour percevoir ma réponse.
— Nous allons passer par un chemin oublié depuis longtemps des seigneurs qui se sont succédé dans cette demeure. Nous ne bénéficierons que d’un éclairage réduit, il vous faudra donc prendre garde où vous mettrez les pieds. C’est la façon la plus sûre de quitter cet endroit sans éveiller les soupçons. Vous êtes prête ?
La question était de pure forme puisque nous ne pouvions nous éterniser le long de ce mur. Nous gagnâmes le bâtiment le plus près et y pénétrâmes. Une chaleur étouffante y régnait, malgré la douceur de la nuit, et je compris que j’avais vu juste en présumant que le forgeron y tenait quartier. Ce dernier ronflait gaiement sur une paillasse au fond de la pièce, ne semblant nullement incommodé par cette oppressante chaleur. Nidolas jugea bon de préciser que l’homme refusait de dormir loin des armes qu’il fabriquait, de peur de les voir disparaître sans savoir qui s’en servirait. Je perçus le sarcasme dans la voix du jeune homme lorsqu’il ajouta qu’il ne servait à rien au pauvre homme de rôtir si près de sa forge puisqu’il dormait si dur qu’il n’avait pas conscience des visiteurs indésirables. Je dus effectivement me rendre à cette évidence.
Sans faire le moindre bruit, mon compagnon contourna la forge, toujours rougeoyante, et se permit de prendre l’une des épées entassées le long du mur opposé à la couchette de son créateur, sans que ce dernier bouge le petit doigt. Il la glissa dans le fourreau vide à sa taille et je me rappelai soudain qu’il avait abandonné la précédente dans le corps de l’archer. Il me fit signe de le rejoindre et je m’exécutai le plus silencieusement possible. Une seconde porte permettait de sortir par l’arrière et nous débouchâmes dans un curieux réduit. Je pouvais voir, sur ma gauche, la tour abritant les quartiers des employés, ainsi qu’une porte y menant, mais je ne voyais pas l’utilité de cette connexion entre la tour et la forge puisque l’on n’avait qu’à passer par la cour avant pour parvenir au même résultat. À moins que l’on ne veuille gagner la forge sans être vu ? Mais pourquoi ?
À quatre pattes, Nidolas tâtonnait le sol. Il sembla bientôt avoir trouvé ce qu’il cherchait puisqu’il sortit son épée de son fourreau et l’inséra entre deux grandes pierres en exerçant une forte pression sur la garde de l’arme. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque l’une des dalles se souleva légèrement ! Du bout du pied, il glissa une petite pierre ronde dans l’ouverture, pour empêcher le pavé de retourner à sa place.
— Venez me donner un coup de main, s’il vous plaît, me lança-t-il à mi-voix.
Je m’empressai de le rejoindre. Nous glissâmes les doigts sous la grande pierre plate et la soulevâmes ensemble lentement.
— Poussons-la vers la droite sans faire de bruit. Prenez garde de ne pas mettre les pieds dessous.
Nous la glissâmes suffisamment pour que je puisse apercevoir, sous la clarté de la lune, un trou noir juste en dessous. Nidolas, qui avait disparu dans la forge, revint bientôt avec une torche. Il devait l’avoir allumée dans les braises qui couvaient toujours.
— Dépêchons-nous pour éviter que quelqu’un ne voie la flamme par inadvertance. Vous descendez la première et je vous suis, après avoir refermé l’ouverture. Prenez garde, les marches seront probablement glissantes à cause de l’humidité.
Je n’étais pas certaine d’avoir envie de le suivre, mais je n’avais pas d’autre option. Je m’engageai dans l’étroite ouverture, tremblante à l’idée de faire des rencontres désagréables dans un espace aussi réduit. Je ne descendis que quelques marches, prudemment, et m’arrêtai, incapable de poursuivre, la peur me nouant l’estomac. Une odeur de moisissure prenait à la gorge, et le mur, sur lequel je cherchai appui pour ne pas tomber, se révéla couvert d’une substance froide et spongieuse dont je préférais ignorer la composition. La pierre remise en place, le jeune homme se tourna vers moi avec la torche et je pus constater que l’escalier s’enfonçait profondément dans le sol. Je ne voyais toujours pas où nous étions supposés aller comme ça, puisque nous étions entourés d’eau, mais je m’abstins de poser des questions qui entraîneraient des réponses que je n’avais peut-être pas envie d’entendre. Mon compagnon passa devant moi, me poussant doucement contre la paroi pour y parvenir. Il eut un sourire contrit.
— Désolé, mais l’espace est fort restreint et je doute que vous ayez envie de passer devant.
Je lui souris timidement en retour, avant de lui emboîter le pas. Nous descendîmes pendant une éternité, avant de nous retrouver sur une surface plane. Un long corridor sombre s’étendait devant nous et nous n’avions, pour tout éclairage, qu’une torche qui n’avait rien de la lampe de poche de mon ancienne vie. Des gouttes tombaient régulièrement de la voûte et les murs luisaient d’une humidité beaucoup plus dense que dans l’escalier. Nos bottes faisaient un léger bruit de succion lorsque nous avancions. N’en pouvant plus de ce silence, je demandai :
— Où sommes-nous exactement ?
— Sous l’eau.
Je m’arrêtai net. C’était pourtant évident, l’humidité provenait du lac au-dessus de nous. Mais comment pouvait-on avoir creusé un passage comme celui-ci alors que les gens qui avaient construit le château n’avaient accès qu’à une infime partie de la technologie nécessaire à pareille création ? Je contemplais, fascinée, les murs de pierre, de part et d’autre, et ne pus m’empêcher de penser que l’homme pouvait faire preuve d’une débrouillardise hors du commun quand le besoin s’en faisait sentir. Comme je n’avançais plus, Nidolas me rappela que ma situation ne me permettait pas de prendre le temps d’admirer mon environnement.
— Si vous voulez bien continuer d’avancer, je me ferai un plaisir de vous expliquer, plus en détail, la création de ce tunnel. Nous ne pouvons guère nous attarder pour contempler cette réussite, aussi fascinante soit-elle.
Je me remis en route, impatiente de connaître cette histoire, oubliant momentanément la précarité de ma situation.
— Le seigneur qui fit construire ce château, il y a plusieurs siècles, n’était pas un saint, loin s’en faut. Il a donc voulu se ménager une porte de sortie, au cas où il serait pris au piège, attaqué, assiégé ou je ne sais quoi encore. Il fit donc appel à un sorcier particulièrement puissant ; ce dernier créa ce passage souterrain, avant d’isoler le château par un bras de mer. Il n’y a plus, depuis ce jour, que le pont pour se rendre dans l’enceinte.
— Mais comment connais-tu l’existence de ce passage ?
— Il y a bien longtemps, j’ai surpris une conversation de grandes personnes, comme on dit quand on est gamin. Des gens décrivaient l’emplacement de la sortie dans la forêt avec un luxe de détails que j’ai mémorisés sans peine. Plus vieux, je me suis empressé de vérifier la véracité de leurs dires. J’ai finalement abouti dans l’enceinte du château, mais je ne m’y suis pas attardé, reprenant le chemin en sens inverse. J’ai gardé le secret, convaincu qu’un jour il pourrait se révéler utile. Je ne pensais pas que ce serait pour faire s’échapper une Fille de Lune, une femme de légende, en fait.
Sa remarque me donna la chair de poule. J’oubliais trop souvent que je n’étais pas une femme comme les autres dans ces contrées coupées de la civilisation. J’étais recherchée et différente, et je le serais toujours une fois seule. Combien de personnes pouvaient être conscientes de ma valeur « marchande » ? Pourrais-je voyager sans être reconnue ?
J’avais depuis longtemps perdu le deuxième verre de contact coloré qui me permettait d’avoir les deux yeux semblables. L’un des premiers soirs de viol, lorsque mon corps et mon esprit luttaient encore contre les agressions, j’avais soudain vaguement eu conscience de son absence. J’avais bien tenté de le retrouver, après le départ d’Alejandre, mais j’avais su que c’était peine perdue dans toute cette paille et cette saleté. J’en avais fait mon deuil, me disant que dans le château, où ma supposée valeur était connue, il ne me servait plus à rien. Mais ce soir, alors que je m’apprêtais à retrouver ma liberté, ce petit morceau de verre me semblait tout à coup indispensable à ma survie hors des murs de pierre protecteurs. Sans l’impression de sécurité que me procurait mon verre de contact et sans savoir comment cacher mes yeux, comme le disait Zevin, pourrais-je traverser les vastes régions en sécurité ?
Nous atteignîmes finalement un nouvel escalier qui regagnait certainement la surface. Je n’étais pas fâchée de rejoindre sous peu l’air frais. La nuit me paraissait soudain sécurisante par rapport à ce long couloir froid et désert. La remontée fut encore plus longue que la descente du début de cette promenade nocturne.
Enfin, je sentis un souffle d’air moins chargé d’humidité. J’accélérai le pas, regardant toujours mes pieds pour ne pas trébucher, et je fonçai sur Nidolas. Mon compagnon avait atteint le haut et poussait de toutes ses forces sur un large panneau de bois. Ce dernier ne semblait pas vouloir céder, malgré la force et l’obstination que lui opposait le jeune homme. Je me plaçai derrière lui et tâchai de l’aider de mon mieux. Ce passage ne devait pas avoir été utilisé depuis plusieurs années, compte tenu de son piteux degré d’entretien. Je pensai soudain que mon jeune sauveteur devait avoir été le dernier à l’emprunter. Ce n’est qu’après plusieurs minutes de dur labeur, de changements de position et de jurons bien sentis que nous parvînmes enfin à progresser. Un craquement, puis un autre, nous indiquèrent que le bois, gonflé par l’humidité, cédait enfin. Une dernière poussée, et nous débouchâmes finalement à l’air libre.
Nidolas me donna la main pour que je puisse sortir, puis regarda autour de nous à l’aide de la torche, qui menaçait de terminer sa mission d’une minute à l’autre. Pour autant que je puisse en juger, avec l’éclairage plus que diffus, nous étions dans une ancienne chaumière. Le toit s’était affaissé ; la porte pendait sur ses gonds et une multitude de petits mammifères semblait y avoir élu domicile. Mon compagnon, tenant toujours ma main, me conduisit vers la sortie, évitant du mieux qu’il le pouvait les meubles brisés et les innombrables nids de rongeurs.
Dehors, aucun nuage ne cachait plus la lune. J’aurais voulu m’attarder un instant pour lui demander sa protection, certaine que l’astre lumineux me l’accorderait, mais je n’en avais pas la possibilité. Je n’avais aucune idée du temps qu’il nous restait avant l’aube. Je savais par contre qu’à ce moment-là, il me faudrait être déjà loin.
Nidolas émit un sifflement strident qui me tira de ma rêverie en me faisant sursauter. Des bruits provinrent de la forêt devant nous et je me réfugiai instinctivement derrière lui. Il ne semblait pas apeuré, ni même inquiet, et je supposai que ce devait être un signal convenu à l’avance pour avertir une tierce personne de notre présence. Ma pensée se confirma bientôt ; quelqu’un déboucha dans la clairière, tenant deux chevaux par la bride. Je poussai un profond soupir de soulagement. Je ne me sentais pas la force de me cacher, ni de prendre la fuite à pied. Je crus percevoir un sourire du côté de mon compagnon, mais vu la faible lumière, je ne pus en être certaine.
— Kosta vous conduira jusqu’au village voisin, Précian. De là, c’est quelqu’un d’autre qui assurera votre sécurité pendant le reste de votre voyage vers Gléphyre. Ne vous inquiétez pas ; je réponds de chacun de ces hommes sur ma propre vie. Ce sont des compagnons d’enfance fidèles, qui se montreront des gardiens fiables. Je vous souhaite bonne chance et j’espère bien vous revoir dans de meilleures circonstances.
Sur ce, il tourna les talons sans plus de cérémonie et je compris qu’il emprunterait le même chemin pour retourner au château. J’espérais de tout cœur qu’aucun de ceux qui m’étaient venu en aide ce soir ne serait découvert, ni maltraité. Pendant que je regardais disparaître mon compagnon des dernières heures, Kosta sangla mes sacs de toile à ma monture, avant de m’aider à y grimper. Il enfourcha ensuite la sienne et nous partîmes dans la nuit, sans un mot. Malgré ma situation toujours instable, je savourai cette nouvelle liberté, craignant qu’elle ne dure que peu de temps…
* *
*
À quelques mètres de là, indécelable pour quiconque, un homme métissé assista, impuissant, à la scène. Dès que les jeunes gens eurent disparu, il laissa échapper un profond soupir et ferma les yeux. Pourquoi n’avait-il pas été en mesure de dompter son irrépressible besoin de voir Naïla et de s’imprégner, ne serait-ce que quelques instants, de son aura particulière ? Pourquoi venir se torturer ainsi, sachant qu’il ne pouvait révéler son existence ?
Il était parfaitement conscient que la jeune femme ignorait tout des immenses pouvoirs qui dormaient en elle. Elle devait encore lutter pour simplement croire ce qui lui arrivait. Il imaginait sans peine les sentiments qui devaient la traverser : le désarroi, la peur, l’incompréhension, la colère, la révolte, le goût de la vengeance… De cruelle façon, la jeune femme avait fait connaissance avec la réalité des Filles de Lune. Et encore ! Pour réussir là où tous avaient échoué, elle allait bientôt devoir affronter une suite ininterrompue d’obstacles : des guerres de pouvoir, des êtres maléfiques, des territoires inconnus, des mondes mystiques et des créatures de cauchemar… Trop réelles, des images défilaient à un rythme échevelé dans l’esprit de l’homme, formant un indescriptible chaos de noirceur, de douleur et de frayeur.
Déchiré, l’homme leva les yeux vers la lune, espérant qu’Alana pourrait changer le cours de l’histoire. Mais la déesse l’avait depuis longtemps prévenu que le destin de sa fille était immuable…
FIN du Tome 1